A bord du « Marrakech Express », les Marocains rentrent au pays, suite

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A bord du « Marrakech Express », les Marocains rentrent au pays, suite

Mensaje por Merce el Miér 29 Abr - 8:47

suite
Pendant que les jeunes se racontent leurs histoires, les parents tuent le temps dans un des deux salons. Le père de Nadia est attablé depuis deux heures autour d’un
café. Il discute avec Misbah, qui vient de la même ville que lui, Khenifra, entre Meknès et Marrakech. « Tous les deux, nous avons été recrutés par M. Mora, l’envoyé des Charbonnages de France. Direct au fond des mines de Lorraine. Au début, on touchait 1 500 francs par mois, alors qu’au Maroc on en gagnait au maximum 1 000. Quand je suis
parti j’avais l’idée qu’à la retraite je rentrerais au Maroc. Mais maintenant que je suis à la retraite, impossible de partir, mes enfants sont encore à l’école. »
Et quand le dernier aura quitté le foyer ? « Je resterai quand même en France, rigole le père de Nadia. Car mes enfants y sont. Si je suis là-bas, je penserai toujours à eux. » Vêtues chacune d’une
djellaba bleu ciel et d’un foulard blanc, sa femme et celle de Misbah partagent la table d’à côté. Malgré trente ans de présence en France, elles ne parlent que très difficilement le français. Sont-elles heureuses de vivre à Behren-lès-Forbach ? Sans répondre, les deux
hommes rient, les yeux plissés.

C’est l’après-midi, il fait chaud. Soudain très proches, des landes de terre apparaissent : ce sont les îles Baléares. Les serveurs du restaurant viennent griller quelques cigarettes à l’arrière du pont inférieur. Mohamed, cheveux noirs crépus et yeux verts en amande,
travaille sur le Marrakech Express depuis trois ans. Il a ainsi vu défiler des dizaines de milliers de MRE, dans les deux sens. « Les Marocains de l’étranger sont pointés du doigt des deux côtés : dans leur pays d’accueil, où ils sont considérés comme des immigrés. Et, au Maroc, quand ils reviennent pour les vacances, ils se font traiter de “zmigris”, ce qui veut dire “immigrés” aussi ! » Son collègue ajoute : « Pour les vacances, ils viennent avec leur belle voiture, pour frimer, en faisant croire qu’ils vivent avec 5 000 euros par mois. Alors que tous les Marocains savent qu’ils en bavent. » Puis Mohamed reprend : « Les
Français, ils sont venus vider l’Afrique de ses richesses, et maintenant ils disent aux immigrés venus travailler honnêtement : “vous n’avez rien à faire ici.” Mais eux, qu’est-ce qu’ils avaient à faire en Afrique ? »


Mohamed a grandi sur la plage de Mohammedia. « Mon père est un barbu, ma sœur est toute voilée, et moi qui buvais à la maison ! J’ai dû partir... » Cela ne l’empêche pas d’être un musulman convaincu et de dénoncer la vision négative de l’islam véhiculée en Occident : « Les médias sont responsables de cette mauvaise image, et en particulier les
lobbys
juifs. Je suis évidemment contre tuer des innocents au nom de l’islam. Mais les tours du World Trade Center : on dit qu’il y avait plusieurs milliers de juifs qui y travaillaient et, comme par hasard, aucun d’entre eux n’était présent le jour de l’attentat
... »

Incognito, deux hommes ont été placés à bord par la police française. Ce sont des
« reconduits », comme les appellent les membres de l’équipage. « Le ministère de l’intérieur a passé un accord avec la Comanav, explique Grégory, un agent d’Euromer, l’agence de voyage émettrice de la plupart des billets. Une cabine de deux personnes est réservée en permanence aux reconduits à la frontière. Et sur le Marrakech, ce sont deux cabines, au cas où il y aurait des femmes. » Dans quelle cabine se trouvent ces deux hommes ? « Je ne peux pas vous le dire, répond le commissaire de bord, visiblement gêné que le sujet soit abordé. Mais ils ne sont pas enfermés, ils ont le droit de circuler librement. » Aucun policier français ne les accompagne.

« Sur le Marrakech, ils voyagent enfermés dans leur cabine, n’en affirme pas moins Grégory. Parce qu’il y a deux ans l’un d’entre eux a sauté à la mer, à trois kilomètres des côtes. On a pu le repêcher, mais il a fallu stopper les machines et le bateau a subi un très fort retard. » D’où vient la gêne du commissaire ? « Les équipages ont un peu honte de participer à ces expulsions de compatriotes, avance l’agent d’Euromer. Et ces cabines sont facturées plein pot à l’Etat français. » Au moment de passer à table pour le dîner, une soudaine houle agite le bateau. Le personnel s’affaire dans tous les sens et distribue des
petits sacs en papier.

Jeudi soir, minuit, salon « Médina ». La salle est comble. Sur une petite estrade, un homme joue du violon et chante des airs de chaâbi dans un micro qui résonne. A ses côtés, en guise d’orchestre oriental, un homme pianote sur un synthétiseur. Le père de Naïma est là. Il se détend, vêtu d’une superbe djellaba aux reflets brun argenté. « En
France, je n’oserais pas sortir comme cela dans la rue. Je suis en France, je fais comme les Français. Mais, ici, sur le bateau, c’est déjà un peu le Maroc. »
Même les jeunes, déçus par le manque d’ambiance dans la discothèque « Kasbah », viennent écouter la musique « des vieux ».
Sur la petite piste, un homme saoul danse avec des mouvements effrénés, attirant autour de lui quelques femmes amusées. Les spectateurs sourient. Avant d’aller se coucher, le père demande : « J’aimerais que vous mettiez ceci dans votre journal : quand je suis arrivé en France, dans les usines, chez Citroën, chez Simca, les machines étaient
encore à vapeur, de l’huile bouillante giclait de partout. Et qui les faisait marcher ? Que des étrangers. Pour la construction des ponts et des autoroutes, c’était la même chose. Et aujourd’hui que tout est modernisé, que nous avons donné à la France toute la force de nos 20 ans, ils ne veulent plus de nous ! Ils disent qu’on vient manger leur
pain. Ce sont des mots insupportables... »


Vendredi 6 juillet, 10 heures (heure marocaine). En raison d’une mer un peu agitée, ce n’est qu’après quarante et une heures de mer que Tanger apparaît enfin au loin. On dépasse à peine la pointe de Gibraltar qu’un vent fouette le bateau. On a du mal à réaliser qu’on touche ici le premier rivage de l’Afrique. Tanger s’approche. Au centre du paysage,
superbe, un immense minaret carré domine la ville. A droite, les maisons blanches de la Kasbah et de la médina dégringolent en cascade vers le rivage. A gauche, le long de la
plage, des immeubles modernes, surgis par dizaines en moins d’une décennie, annoncent
d’imminents bouleversements. Dans moins d’un an, le nouveau port, immense, accueillera les premiers cargos venus de Chine.
C’est là-bas aussi que le Marrakech Express accostera, à 40 kilomètres de Tanger. Avant d’aller récupérer sa voiture dans la cale, Zineb, professeure d’économie à Toulouse, laisse
son regard glisser sur les collines arides des contreforts du Rif : « L’intérêt du bateau sur l’avion, c’est qu’il permet une acclimatation progressive. On renoue doucement avec ses origines. »

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