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Tanger, ville internationale

Mensaje por Merce el Miér 24 Dic - 16:17

Moi aussi j'ai bien aimer, on peut facilememt se plonger dans tous ces souvenirs. Rabat, la station du train,
le train Souk El- Rabat, on etait une bonne bande de copins/copines, etudiants au lycee a Rabat.,quel potin on faisait!!!!
Le train voyagait avec la lenteur d'une tortue, meme qu'un dimanche soir on est arrive si tard a Rabat, qu'il nous a fallu prendre une chambre d'hotel. En plus on etait presque tous fauches, avec grand peine on a ramasse l'argent suffisant pour une chambre. On etait 8. En plus, cela nous a pris un temps fou, d'en trouver un,. On nous regardait d'un oeil mefiant,!!!!On etait jeune, on a beaucoup chante, Natalie traduisait......un jour peut etre, j'ecrirai sur ces annees la, qui vivra verra..

Merce

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Re: J'ai bien aimé...

Mensaje por Admin el Miér 24 Dic - 0:41

(suite et fin)
Tanger, ville internationale






Nous rapportions de notre voyage des tissus et des chaussures anglais, de la lingerie parisienne, que ma mère camoufla toujours avec succès aux diverses douanes que nous aurions à subir au retour. Je n’ai pas eu l’opportunité de voir le Cap Spartel, les Colonnes d’Hercule, mais je connais la ville ancienne à fond, du moins telle qu’elle fut entre 1950 et 1963, date à laquelle nous cessâmes d’aller à Tanger. La ville ressemblait alors à une source tarie. La belle perle du Nord s’endormait, faute d’amoureux. Le déclin amorcé en 1960 s’aggrava au point que cette blanche et belle cité ne figura même plus dans les circuits touristiques.

Elle eut pourtant son heure de gloire lorsque le futur roi Mohammed V, alors encore sultan de l’Empire chérifien, prononça en 1947 le premier discours annonciateur d’un mouvement indépendantiste, au grand dam des autorités françaises de la résidence à Rabat. Elle reçut des acteurs célèbres, des hommes politiques et peintres non moins connus, elle abrita des milliardaires en quête d’Orientalisme, d’exotisme et profondément lassés par un Occident en guerre et trop agité. Elle fut l’équivalent africain de Hong Kong et de tous les ports francs de la planète.

Elle fut enfin un bel exemple de cohabitation de cultures et de religions différentes dans une harmonie rarement retrouvée ailleurs.

Mes idées se succèdent à un rythme trop rapide pour ma main qui ne peut suivre soit avec la plume soit avec le clavier. Cela ressemble un peu à un feu d’artifice aux mille fusées qui échapperaient au contrôle de l’artificier et qui iraient éclairer de façon fulgurante mais fugitive les moindres recoins de ma mémoire, traquant les souvenirs… Quelques-uns pourtant parviennent à ma conscience et me sont précieux.

Je ne suis pas nostalgique de Tanger ni de mon enfance. La nostalgie suppose une part de tristesse et de regret.

Or, je ne regrette rien, bien au contraire et l’évocation de situations et d’évènements passés n’est pas douloureuse et me procure un immense plaisir. C’est une façon de faire revivre tous les acteurs de cette période bénie. Bien sûr, l’émotion est présente, mais il ne s’agit ni de tristesse ni de morosité.

Tanger avait l’énorme avantage d’être une ville ouverte sur l’Occident et sur le monde entier.

Certains diraient trop ouverte, dans le sens où la ville était comparée à une fille de petite vertu. Ce sont les détracteurs admirateurs de la hautaine et hypocrite ville de Fès (du moins est-ce ainsi que je l’ai toujours ressentie), plus attachés à la dissimulation qu’au plaisir de vivre au grand jour…

Tanger était un concentré du monde, une ville vivant la nuit surtout dans laquelle toutes les langues étaient parlées, dans laquelle toutes les communautés se cotoyaient. Je n’ai pas non plus la nostalgie de la période internationale, mais j’en ai été témoin, donc je raconte. La ville a sa propre histoire. Bien avant d’être internationale, elle fut romaine, chérifienne, internationale, marocaine et à présent, après avoir été longtemps oubliée par le Palais-Royal du temps du roi Hassan II, des projets grandioses de création d’un grand port international sont à l’ordre du jour…

Chaque ville possède des caractéristiques qui lui sont propres, mais comme il est ici question de " vécu ", ce qui va suivre ne peut être que subjectif et n’engage donc que moi. Ainsi, Rabat, ma ville natale, m’est toujours apparue comme très lumineuse, blanche et ordonnée, Marrakech comme flamboyante et riante, Essaouira charmante, Casablanca terne et sans cachet, Tanger mystérieuse et mélancolique. Il plane sur la perle du Nord une atmosphère digne du spleen baudelairien. Le lecteur risque d’être surpris, mais je m’autorise à comparer deux villes dans lesquelles j’ai ressenti des émotions voisines, Tanger et Venise. Quel point commun peut-il bien y avoir pour ces deux cités ? L’eau bien sûr, le mélange de la Méditerranée et de l’Atlantique d’un côté et l’eau de la lagune de l’autre. Mais je ne laisserai pas mes chers confrères psychanalystes (et néanmoins amis, pour la plupart d’entre eux) ressortir l’éternelle tarte à la crème du symbole amniotique – à l’instar du célèbre " Le poumon, le poumon, vous dis-je " du grand Molière –, dont certains usent et abusent sans discernement… !

Tanger a plusieurs visages, tout comme Venise. Selon les heures du jour, la lumière y est différente. Le matin, Tanger est active, lumineuse, la blancheur de ses façades est même éblouissante, les deux Soccos grouillent de monde. Le soir – et l’on y vit surtout la nuit, à la mode espagnole – la ville a deux autres aspects, celui des cafés et des restaurants très animés dès l’heure de l’apéritif et celui des venelles étroites, glauques et peu sûres où ne s’aventurent que les contrebandiers et les trafiquants de tout poil.

Les amoureux de la belle cité du Nord savent que lorsque l’on a " goûté " à son atmosphère, l’on en devient dépendant comme d’une drogue. C’est pourquoi l’on y revient, à la recherche de la sensation première. Mais Tanger ne se donne pas, elle se prête, se loue à la rigueur, mais elle ne s’abandonne pas…

Tanger, cité internationale, n’est plus, vive le nouveau port international ! Ceux d’entre nous qui ont la chance de connaître la ville internationale en gardent un souvenir ému, certains sont nostalgiques, y compris parmi les Marocains musulmans, mais la nostalgie, loin d’être un moteur est un frein puissant. Pour ma part, mes vacances dans cette perle du Nord ont contribué à me construire et à avancer.

C’est une contribution, une pierre à mon édifice personnel et non un tombeau ou un mausolée.

Dans mon entourage, quelques personnes – qui, tout compte fait, ne me connaissent que superficiellement – m’ont fait le reproche d’évoquer sans cesse le passé, voire de m’y réfugier ou même d’y vivre…

Le passé, le mien, tout au moins, est doux à ma mémoire et à ma vie.

Il existe, il possède une consistance et il me nourrit de façon active et vivante, pour me permettre de comprendre le présent et de construire l’avenir.

Je plains ceux qui ne peuvent recourir à leur histoire, soit parce qu’elle fut douloureuse et dans ce cas, ils en sont les otages, soit parce qu’elle fut terne, ce qui me semble encore pire ! Et puis il y a les oublieux qui la nient, la renient et la réinventent.

Je repense parfois à ces Américains de Louisiane qui nous avaient accueillis chez eux dans le cadre de la formule B & B (Bed and Breakfast).

Ils étaient tout à fait charmants, mais aussi désespérément à la recherche d’un passé inexistant et s’enorgueillissaient de leurs meubles achetés chez une antiquaire et datant d’une cinquantaine d’années… !

Certes, le passé peut être aussi fortement encombrant et je comprends parfaitement ceux qui s’arrangent pour ne pas trop s’y plonger.

Mais à vouloir le nier, il vous rattrape et le plus souvent dans les moments les plus durs, où l’on est plus fragile ou vulnérable… Et surtout, de même que je respecte ceux pour qui tout rappel du passé est insupportable, j’entends disposer du mien à ma guise, où, quand et comme je l’entends !

Quelques années après mon départ du Maroc, j’ai commencé à lire de très nombreux ouvrages sur ce pays, cherchant vainement des ouvrages sur Rabat et Tanger.

Fès (encore une fois), Marrakech ou Casablanca attiraient davantage les éditeurs pour des reportages et des photographies sur papier glacé. J’ai commencé par Joseph Kessel et Le Petit Socco, puis Paul Morand, Paul Bowles, Tahar Ben Jelloun, Daniel Rondeau, Dominique Pons, Hola Humeya Infante enfin et ses savoureux et émouvants Contes sémitiques de Tanger.

Mais, en dépit de l’intérêt de toutes ces lectures, " MON " Tanger n’existe que dans ma mémoire et c’est pourquoi j’ai tenté ici de faire revivre ce passé essentiel pour moi.
Hanania Alain AMAR
Dieulefit, Domaine de la Fayence
Lyon, août 2005.

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Mensaje por Admin el Miér 24 Dic - 0:39

Tanger, ville internationale




Je ne peux m’empêcher d’afficher un sourire amusé voire moqueur quand j’aperçois dans des revues actuelles des reportages vantant les mérites et les attraits de Tanger qui apparaît comme le must incontournable des snobs de la planète.

Comme tous ces gens sont ringards, insipides, grégaires, retardataires et surtout dépourvus d’imagination. Ils me font penser aux carabiniers qui débarquent après la bataille ou aux moutons de Panurge. Dans ma famille, nous n’avons pas attendu les années 2004 ou 2005 pour trouver du charme à cette perle du Nord qu’est Tanger. La cité du Nord que les prudes bourgeois de l’intérieur du pays nommaient injustement " Tanja la putain " était, avant la Seconde Guerre mondiale et encore davantage dans les années qui suivirent le conflit, un lieu magique, attirant les artistes, les peintres, les stars du cinéma, les écrivains et de riches propriétaires anglais. Delacroix, Matisse, Paul Morand et quelques autres avaient déjà tracé la route. Les " explorateurs " du XXIe siècle ne connaîtront jamais les mystères et les beautés de la ville internationale…

J’ai eu ce privilège, grâce à la curiosité et l’ouverture d’esprit de mes parents qui, de 1950 à 1963, nous y emmenèrent régulièrement en vacances.

Bien évidemment, je ne connaissais à l’époque, ni Delacroix, ni Matisse, ni Paul Morand ni Joseph Kessel et encore moins Paul Bowles ou Tahar Ben Jelloun. Ce serait pour plus tard. Et c’est fort heureux, car mes premières rencontres avec la perle du Nord furent authentiques, vécues intensément et en direct, sans aucun intermédiaire qui aurait pu influencer voire " polluer " mes premières impressions et sensations. En choisissant Tanger comme lieu de vacances, mon père faisait figure de précurseur parmi ses amis et les membres de sa famille. En fait, il fut précurseur dans bien des domaines, en nous faisant apprendre le latin – " cette langue de curé ", comme l’avait dit un de mes oncles – contre l’avis de ses frères qui ne comprenaient pas ses idées jugées trop avant-gardistes. De même, prudent, mon père dès 1947, souscrivit des assurances sociales et s’affilia à un régime de retraite de cadre, à l’instar de ses collègues de métropole. J’ai eu en ma possession sa première carte d’affiliation et en fus admiratif, car mon père avait fait preuve d’une grande clairvoyance. Les débats actuels sur les retraites et la précarité des emplois lui donnent totalement raison. Peu de gens partageaient ses idées à Rabat et trouvaient mon père trop engagé et partisan de la France.

Il avait choisi, pour le meilleur et pour le pire, et inconditionnellement l’Occident et la France. Ses choix s’avèreront déterminants pour notre avenir et notre vie.

Se rendre à Tanger au début des années 1950 relevait de l’expédition. D’une part, les chemins de fer étaient lents, les voies ferrées rares. En outre, nous devions changer de train à Petit-Jean – bourgade sans aucun intérêt rebaptisée Sidi Kacem quelques années après l’indépendance du Maroc. J’allais avec mon père à la gare de Rabat-Ville, charmante et fleurie ; nous y retenions les billets aller et retour pour Tanger et les préparatifs du voyage commençaient. Pendant plusieurs années, nous partions tous les six, mes parents, mes trois sœurs et moi jusqu’aux fiançailles des deux aînées. C’était un temps heureux et même idyllique ; le mot " famille " avait du sens. Je conserve de cette période de ma vie un souvenir ému et émerveillé. Ma place de petit dernier et d’unique garçon le conférait un " statut " privilégié.

Le grand jour, celui du départ arrivait enfin. Nous nous absentions de Rabat pendant plus d’un mois. Mon père, de naturel inquiet et prévoyant, nous forçait à nous rendre à la gare deux heures avant l’arrivée du train en gare. Il a toujours eu horreur d’être en retard et ne supportait pas celui des autres.

Nous prenions place dans le compartiment qui nous était réservé. Du fait de la longueur du trajet, ma mère prévoyait toujours des provisions de bouche et des jeux pour les deux derniers enfants, Arlette et moi, outre les histoires et charades avec lesquelles elle nous captivait.

En dehors du changement de train à Petit-Jean, qui semblait toujours inquiéter mon père, deux autres étapes s’avérèrent fort désagréables, aux redoutés contrôles douaniers d’Asilah et Arbaoua. Du fait du statut international de Tanger, mais aussi des deux protectorats au Maroc – l’Espagne pour la zone nord – et la France – pour le reste du pays, la part du lion – les adultes devaient subir des fouilles à corps, des interrogatoires. Le plus humiliant pour des sujets marocains circulant dans leur propre pays était de devoir se soumettre à l’attitude arrogante, voire méprisante des douaniers français et espagnols. Je me souviens d’un malheureux Marocain musulman taxé sur des babouches par un douanier français moqueur et raciste, de même qu’un espagnol fut lourdement pénalisé par la douane française pour transporter un gros jambon acheté en zone espagnole… ! Le préposé aux douanes était-il un nostalgique de La Traversée de Paris de Claude Autant-Lara ? Les douanes tant espagnoles que françaises recherchaient les porteurs d’anisette, de cigarettes de contrebande, de kif, de haschisch ou d’alcools divers échappant aux redevances…

Plus nous nous rapprochions de l’indépendance du Maroc, plus les " zélés fonctionnaires" se montraient arrogants, dédaigneux et agressifs, alors que les jours des deux protectorats étaient désormais comptés. En particulier, en 1954 et 1955, alors qu’éclataient les incidents qui devaient conduire à la guerre d’Algérie, les policiers français devenaient irritables et odieux.

Une fois franchies les deux postes douaniers d’Asilah et Arbaoua, nous pouvions enfin nous détendre et savourer le moment où le train arrivait en gare de Tanger. Mon père avait retenu des chambres à la pension Olid, dans le Petit Socco, alors pittoresque, animé et parfois plein de mystères. La pension Olid n’était pas luxueuse, mais offrait une ambiance familiale et une table correcte. Les propriétaires étaient espagnols et, au fil des années, tissèrent avec nous des liens amicaux. Ma mère pouvait reparler en espagnol et mon père, peu doué pour les langues, commettre quelques bévues mémorables. Ainsi lorsqu’il interrogea un jour " notre " serveur prénommé Juanito : " Ola, Juanito, esta cortado usted ahora ? ". Il voulait lui dire casado (marié) et non cortado (coupé)… Ma mère pria mon père de limiter désormais ses incursions désastreuses dans la langue de Cervantès.

En vacances, mon père avait une attitude nouvelle : il était léger, presque gamin, utilisait volontiers l’ironie, pratiquant un humour très britannique. Il souriait de nos éclats de rire. J’aurais tant voulu qu’il fût toujours ainsi, loin des soucis professionnels ou familiaux (la famille étant entendue au sens large). Même au bord de la mer, mon père ne quittait pas ses habitudes vestimentaires. Il portait toujours, costume en tropical léger pour l’été, cravate, boutons de manchettes et chemise blanche. Il n’accepta que très tard d’utiliser les chemises à manches courtes alors nommées chemisettes. Il adorait s’installer sur une chaise longue et goûter la douceur de l’air ou s’asseoir confortablement à la terrasse des quelques cafés restaurants en bord de mer, lisant ses journaux ou les livres dont il était friand.

Je n’ai jamais vu mon père en négligé, ni en sandales ou sans cravate. Il chaussait de grosses lunettes à monture d’écaille qui le faisaient un peu ressembler à Marcel Achard et plongeait dans sa lecture, pendant que nous goûtions aux joies de la baignade dans cette eau si particulière issue du mélange de l’Atlantique et de la Méditerranée. La plage de Tanger s’étirait sur des kilomètres de sable fin, avec peu de cafés et restaurants au bord de l’eau. Elle était peu fréquentée, surtout le matin et nous y trouvions toute la place que nous voulions. Avec les plages de l’Atlantique qui bordent Rabat, ce lieu était l’un des plus idylliques dans mes souvenirs d’enfant.

Je ne saurai que beaucoup plus tard, en France, sur les plages de la Côte d’Azur ce que la promiscuité et l’espace vital minimum veulent dire. Mais sans doute ces plages de France étaient-elles aussi plus sereines, moins bruyantes et plus accueillantes en 1950 ?

Aujourd’hui, six août 2005, j’ai beaucoup de mal à écrire. Mon père a disparu le six août 1977, voici vingt-huit ans et ma mère n’est plus là depuis le vingt-trois mars 2003.

J’éprouve une tristesse profonde, certes moins aiguë qu’autrefois, mais le manque est là ! Il est curieux de ressentir le manque comme un poids alors qu’il signifie et matérialise l’absence, la perte, la rupture. J’ai le souci de tenter d’utiliser les mots justes, les mots vrais. Cependant, de plus en plus souvent, j’ai la sensation que les mots sont des oripeaux, parfois flamboyants, parfois trompeurs, parfois authentiques. Au fond, les mots sont aux idées ce que les vêtements sont aux individus : tape à l’œil, discrets, colorés, ternes, voyants, amples ou ajustés, servant de camouflage ou de révélateur.

Dans ma peine, ils me servent à tenter de ramener à la vie ces deux êtres essentiels que j’ai tant aimés, mon père, Yéhouda-Léon et ma mère, Sol- Soledad, auxquels je dédie cette modeste nouvelle.

À cette époque, mon père était grand, fort, protecteur et je pensais naïvement que cet état de grâce était éternel et que rien de fâcheux ne pourrait advenir. Il ne fumait qu’en vacances et, dès son arrivée, il achetait une grande boîte métallique plate de cent cigarettes Craven " A ", et en consommait tout le contenu puis, rentré à Rabat, s’abstenait de toute consommation de tabac. Je me souviens encore parfaitement de ces boîtes plates peintes en rouge avec, au centre, le joli chat noir, emblème de la marque. Le tabac de Virginie avait encore une bonne odeur, le goût devait être à l’avenant.

Les cigarettiers faisaient moins de profits et ne mélangeaient pas encore au tabac des substances toxiques et induisant dépendance et maladies diverses. Pour l’heure, le plaisir de fumer ces cigarettes au délicat arôme primait. Ma mère, plus jeune que mon père de quinze années, n’avait pas les mêmes retenues vestimentaires et prenait volontiers des bains de mer et de soleil, tout en demeurant élégante lorsque nous nous promenions dans Tanger ou aux alentours.

L’ambiance se modifia lorsque mes sœurs aînées ne nous accompagnèrent plus dans cette belle cité du Nord. Il est vrai qu’elles venaient de se fiancer et que les évènements politiques agitaient le pays. En 1955-56, se préparait et se réalisait l’indépendance du Maroc, le " terrorisme " – du moins est-ce ainsi que la Résidence française nommait les nationalistes marocains – faisait rage.

Les attentats étaient fréquents et une relative insécurité dans les grandes villes, principalement sur les marchés et dans les bâtiments institutionnels, perturbait la vie quotidienne des habitants. Jusqu’à ce tournant décisif de l’histoire du pays, nous avions nos " circuits " à Tanger : les visites fréquentes à la succulente pâtisserie La Española et ses merveilleuses créations à la pâte d’amandes (je sais depuis peu que les recettes d’origine de cet établissement célèbre à l’époque viennent d’être ressuscitées par la nouvelle propriétaire, une Marocaine de Tanger), le Gran Café de Paris, les magasins anglais Kent du boulevard Pasteur, ceux de tissus El Remate des frères Benoliel, le Petit et le Grand Socco, le quartier du Marshan et la Montaña… chacun de ces lieux mériterait un long développement… Je citerai aussi la dégustation des churros, des succulentes glaces d’un café du boulevard Pasteur et les échoppes indiennes détaxées…

La visite annuelle de tous ces lieux tenait du pèlerinage et nous nous extasiions de façon renouvelée, sans être jamais blasés. Chez Kent, nous y trouvions des friandises que nous ne retrouverions pas à Rabat ainsi que toutes sortes de produits en provenance de Grande-Bretagne. Le Gran Café de Paris offrait aux clients de beaux sièges en cuir luxueux et les apéritifs étaient accompagnés de ce qu’on nommait kémia, c’est-à-dire, un assortiment de " mises en bouche " pour aiguiser nos appétits.

Ce café était un des plus beaux et des plus fréquentés par la bourgeoisie et les étrangers. La librairie des Colonnes offrait aux plus exigeants des ouvrages anciens et nouvellement parus.

Les obscures boutiques indiennes regorgeaient de postes à transistors portables – une vraie révolution à cette époque –, de stylos Parker, de parfums, dans un décor de caverne d’Ali Baba imprégné de l’odeur entêtante de l’encens qui brûlait dans des coupelles. Ces échoppes avaient un charme particulier qui engendrait un dépaysement certain…

Dès l’indépendance du Maroc, les Indiens de Tanger sont partis et se sont installés aux Canaries, et notamment dans le petit port franc de Puerto de la Cruz, à Ténérife…

Le vent souffle souvent très fort sur la côte nord et Tanger n’est pas épargnée. Ce déchaînement d’Eole dure parfois plusieurs jours. S’il est recherché par nos modernes véliplanchistes, il était honni par les adorateurs du soleil se dorant sur les plages. Quand il faisait trop chaud et que le vent était tombé, nous allions sur les hauteurs, à La Montaña. Un café dominait la ville et le point de vue y était somptueux. Les hauteurs du quartier résidentiel du Marshan abritaient les plus belles demeures occupées alors par de riches Anglais et Américains. Nous logions dans le Petit Socco aux venelles étroites, pittoresques, et mal éclairées la nuit.

Nous savions qu’au détour de certaines rues se négociaient des produits de contrebande ou interdits, comme l’anisette… Je l’ai su plus tard. De même, existaient des réseaux de prostitution, et avaient lieu de sanglants règlements de compte entre malfrats, mais tout cela se passait dans un monde nocturne et occulte qui nous était étranger… Nous allions du petit Socco vers le Grand Socco en empruntant une montée assez raide et là, commençait la ville occidentale dès que l’on atteignait le Gran Café de Paris.

Ecouter tous ces étrangers parler espagnol, anglais ou allemand, ou que sais-je encore me fascinait et j’avais la sensation que le monde entier était devant moi, en miniature certes…



(suite...)

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